Louis Pagès, « né sous X »

Il semblait normal d’ouvrir ce blog avec les recherches qui ont déclenché le projet généalogique en 2006. On reviendra en détails, dans un prochain article, sur le « jeu de pistes » et les rencontres faites cet été là. Un travail pour la mémoire de Louis Pagès (père de « Dany » Lanier – née Pagès) qui a souffert de ne pas savoir qui il était.

Le récit qui va suivre n’est pas une biographie intégrale mais tente à présenter une tranche de vie dissimulée de l’histoire de Louis, en quête de ses origines. Toutes les informations sur l’enfance de Louis, son adolescence ainsi que ses correspondances avec l’administration sont extraites de son dossier de pupille de la nation.

Prélude · Millau 2006

Cet été là, je décidais de descendre en Aveyron avec ma petite famille pour y passer nos vacances. Une destination dûment choisie, dans l’espoir de découvrir les racines de mon grand-père disparu 13 ans plus tôt. Il s’appelait Louis Pagès.

Ma tache s’annonçait compliquée, presque impossible car Louis était né sous X.
Les seules informations tenaient sur un bout de papier : « Millau 1919 ». Je provoquais donc ma chance en me présentant à la mairie de Millau où une employée de l’État civil se trouva fort embarrassée par ma demande. Elle tenait entre ses doigts tremblants l’acte de naissance de mon aïeul. Se mordant la lèvre inférieure et murmurant à plusieurs reprises : « Vous me jurez qu’il est bien décédé ? », elle me cédait finalement le précieux document.

Tout s’arrêtait-il ici ? Louis était-il né sous la mention, sans appel : “de père et mère inconnus” ? Non. Il n’y avait, certes, aucune mention sur son père, mais sa mère avait pris soin de laisser son identité :  « Marie Pagès, dix-neuf ans, sans profession, domiciliée à Millau 48 boulevard Richard. »

Je ne me doutais pas que ce serait là le point de départ d’une enquête qui me plongerait dans le passé inconnu de mon grand-père. La suite de mes recherches, véritable “jeu de pistes” entre Millau et Rodez m’ont en effet permis d’identifier clairement la mère de l’enfant et d’établir avec certitude notre lien de parenté. Elle se faisait appeler « Marthe » : Marie, Rose, Marthe Pagès, dite « Marthe », fille de Camile Pagès, boucher-charcutier à Millau.

Pupille de la nation

Louis naît à Millau le 5 mars 1919.
Au lendemain, après avoir été baptisé par l’aumônier, il est déposé par une femme à l’Hospice de Rodez où on lui attribue le n°2838 des abandonnés. Il devient ainsi “pupille de la nation”.

De sa petite enfance, notre grand-père ne nous témoignera qu’un rare souvenir : celui d’une femme qu’il pense être sa mère et qui l’observe de l’autre côté de la cour, dissimulant son visage derrière un grand chapeau. Ce jour-là, elle laisse une lettre à son attention mais il ne la lit pas. Il la déchire. Sa rancœur est trop grande.

Il regrettera toujours son geste qui était celui d’un enfant en colère.

Des fermes du Quercy au bagne pour enfant

En 1932, Louis a 13 ans et comme la plupart des orphelins dans ces années-là, il est “bon pour travailler” dans les fermes de la périphérie de Rodez (Salles-la-source, Montrazier, Moyrazès, Rodelle…). Même s’il perçoit quelques francs, tout lui est décompté : ses sabots, son gilet, ses mouchoirs… allant jusqu’à l’amender de 25 f. pour un “vol de poires” dans le jardin.

Mais l’inspecteur de l’assistance publique doit très tôt faire face à l’esprit insoumis de l’adolescent. Celui qui est aussi son tuteur légal, notifie ainsi au Commandant de la gendarmerie que Louis, 15 ans, “s’est évadé de son placement de chez M. Pelissier”. Une fugue à bicyclette, qui même si elle n’est pas sa première, aurait des conséquences.

Le 16 février 1935, il s’en explique : “je ne suis plus au service de Monsieur Pelissier à La Trainerie. Parce que tout le temps qu’il pleuve ou qu’il y ait de la neige il me fallait manger dehors. (…) aussi bien que je le fasse j’étais tout le temps engueulé et aussi, un beau jour la patience m’a échappé et j’ai foutu le camp.”

En tout, Louis fera une douzaine de placements jusqu’à ses 17 ans.

Il est jugé le 6 novembre 1936 et acquitté du chef de vol de bicyclette, ayant agi sans discernement, puis rendu à l’assistance publique de Rodez… d’où il s’échappera une dernière fois. Dès lors les choses allaient se compliquer sérieusement.

Le 24 novembre de la même année, il est trouvé en état de vagabondage et accusé de vol d’aliments… à Montpellier, soit à 180 km de son lieu de départ. Confié temporairement aux services sociaux de l’Hérault, le préfet se demande si “Pagès”, déjà inculpé de “grivèlerie”, est “succeptible de rentrer dans le droit chemin”.

On estime finalement que non ; qu’il est un mauvais exemple pour les autres pupilles. Et aux premiers jours de 1937, sur réquisition de son tuteur, Louis est placé dans le train à destination de Tours pour y rejoindre la Colonie pénitentiaire agricole de Mettray, un bagne pour enfants. Par chance, il y restera peu de temps, tout juste 4 mois, jusqu’à la fermeture de l’établissement très controversé.

A travers la guerre, une Violette au cœur

Le pupille, majeur et libéré, peut désormais faire ses propres choix. Il prend ainsi la décision de s’engager auprès du 24e RTS de Cahors.

Depuis la caserne de Perpignan où il fait ses classes, Louis décrit sa solitude et exprime pour la première fois son “besoin de savoir” dans un courrier du 18 mai 1937. Lui qui n’a jamais connu le cocon familial, écrit à son inspecteur : “en voyant les copains écrire les uns après les autres chez eux, il me semble que d’écrire à ma maison me ferait du bien (…) Avoir 18 ans et ne pas savoir d’où je suis né, çà devient dur.”

Connaître ses origines… Cette demande, le jeune soldat la formulera maintes fois durant son engagement mais l’Assistance publique y restera désespérément sourde.

C’est à cette époque qu’il rencontre Violette Benné. Ou plutôt “Solange”, “So”, comme il s’amuse à l’appeler. Cette enfant du pays, fille d’un peintre, travaille au salon de coiffure tout près de son casernement à Cahors. Elle devient son réconfort puis son grand Amour. Louis est heureux, enfin. Pendant deux ans, ils ne se quittent plus. Ils parlent même de se marier durant l’été.

De son côté, Marthe, cette mère dont il ignore tout et qui a aujourd’hui 40 ans, garde-t-elle un œil sur son fils ? A Millau où elle vit avec les siens, elle “ne s’alimente plus”. Déclarée dans “un état de mélancolie” (une dépression, de nos jours) elle est placée “sous contrainte” à l’hôpital psychiatrique de Rodez le 24 avril.

Bien-sûr, Louis ignore tout de cela. Nous sommes en 1939 et l’ouverture du conflit avec l’Allemagne est une déchirure qui renvoie le projet d’union des amoureux vers l’inconnu. Le régiment de Louis part immédiatement pour le front.

Sa force de caractère, sa résistance et son instinct de survie qui l’ont portés jusque là sont une nouvelle fois mis à l’épreuve. Nommé Caporal dès l’automne 1939, il traverse le feu des armées jusqu’à une dernière bataille livrée dans l’Oise. Ce 10 juin 1940, après quinze jours de combats incessants, ordre est donné à un contingent de 300 hommes de défendre le village d’Angivillers, alors encerclé par l’artillerie ennemie. Les combats y sont brefs mais intenses ; Louis est blessé par éclat d’obus et évacué sur l’hôpital d’Amiens (80).

Louis, le père

Pour lui, la guerre est terminée ; pas la résistance… Rapatrié, réserviste sur ses terres du Quercy, il retrouve “So” qu’il épouse à Cahors en octobre 1941 et qui lui donnera son premier enfant, un fils chéri né en 1944 : Christian.

Une naissance… puis un décès. Marthe, à bout de forces, s’éteint aux premiers jours de 1945 au centre hospitalier du “Cayssiols” (Olemps). Elle sera finalement inhumé près de sa famille à Millau le 18 janvier.

Parisien « hors-la-loi »

Les années passent. Le couple quitte le sud-ouest et s’installe à Montreuil-sous-bois (93), près de la capitale où Louis a trouvé un emploi au marché des halles.

1949, c’est l’été à Paris. Louis a 30 ans et ses blessures de jeunesse vont être ravivées lors d’un banal contrôle d’identité. En pleine confusion, il se dit “surpris quand il m’a été répondu que ma carte était fausse ; parce que je n’étais pas né à Rodez”

Dans une longue lettre qu’il adresse le 25 juillet à son inspecteur, il écrit son agacement : “ (…) ici à Paris ce n’est pas les petits villages de campagne où tout le monde se connaît. (…) Je dois vous avouer sincèrement que je ne suis pas très satisfait d’avoir été mis en erreur par votre administration. Car si je ne suis pas né à Rodez, ai-je le droit oui ou non de savoir où je suis né ? Oui ou non ai-je le droit de savoir mon origine ? (…) Ce nom de Pagès que j’ai doit avoir une origine ou bien est-ce un nom d’emprunt ?” Logiquement à 30 ans (…) je devrais pouvoir connaître (…) ma famille. Alors pourquoi s’obstiner à ne pas me le communiquer : je vis en France, j’ai fait mon devoir comme tout le monde et je suis revenu de la guerre mutilé. (…) je paie mes impôts et toutes mes redevances vis à vis de l’état. Pour quelles raisons donc, ma vie serait un mystère ? Si je suis dans la catégorie des enfants trouvés sous une porte cochère, (…) ça doit être noté !”.

Aussi légitime qu’elle soit, cette énième demande d’identité, la nouvelle inspectrice de Rodez n’y accéderait pas, annihilant dans un même temps tout espoir : “il ne m’appartient pas de vous faire connaître votre lieu de naissance, la loi me l’interdit et il est probable que vous ne l’ignorez pas.”

Dès lors, Louis n’insisterait plus.

Même si la plaie ne se ferma jamais totalement, Louis continuait sa recherche du bonheur au milieu des siens,  inséparable de “Solange”. Des épreuves, ils en connaîtraient d’autres. Ils les traverseraient ensemble.

Le foyer s’agrandissait encore, avec les arrivées de Danièle (1950) et Michèle (1953).

Les amoureux du Lot auront finalement 7 petits-enfants.

Père aimant et protecteur, grand-père malicieux et adoré, “pépé Louis” nous a quitté trop tôt, le 26 janvier 1993, à l’âge de 73 ans.

Il ne parlera jamais de son passé à ses enfants.

Louis PAGÈS 1919-1993
A sa mémoire

. . . . . . . .

Nous avons volontairement mis de côté ou abrégé certain(e)s faits ou informations pour ne rester que sur sa recherche d’identité. Il y a pas mal de points à éclaircir et de choses à élucider. Les raisons de son abandon ? Qui était vraiment Marthe ? Que c’est-il vraiment passé à Angivillers ?… De quoi nous occuper un bon moment 😉

Lectures annexes (liens)

A propos de la Colonie pénitentière de Mettray :
– Histoire de la colonie (1839-1937) par S.Desroche -> Lien
– Illustrations  » L’Assiette au Beurre – Mettray  » (13 février 1909) -> Lien
– Photos de la colonie, aujourd’hui, par J-C.Vimont -> Lien
– Autres lectures : Lien 1 · Lien 2 · Lien 3

A propos du 24e RTS :
– Livre « Une histoire oubliée  » par J-F.Mouragues -> Lien
– Troupes De Marine « Dans la tourmente de 1940 » -> Lien
– Bataille de Cressonsacq (9 et 10 juin 1940) -> Lien
– Combats au sud-est d’Amiens (juin 1940) -> Lien

 

6 commentaires

  1. très touché par ce que tu as fait , j en est les larmes aux yeux , je t ;appelle bisous tata michelle c ;est beau dommage que papa ne sais pas cela il aurait était heureux ,merci merci pour tout ce que tu fais , car dany christian et moi cela nous fait du bien de savoir

    1. Merci. C’est pour lui tout ça. Comme on se l’est déjà dit, Louis devait sûrement avoir des pistes sur ses origines, ne serait-ce que par des personnes qui l’ont connu enfant et auraient pu lui glisser quelques infos et vérités. Après, prouver les choses et aller vers les personnes, c’était moins évident pour lui à l’époque.

    1. Merci Christian.
      Côté généalogie BENNE, il faudra encore que je te demande des « trucs » car je pense qu’il y a des personnes que tu as connu et que l’on n’identifie pas encore sur les photos.
      A bientôt

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